Quand la musique sépare le Ciel et la Terre
Chaque terme solaire est un paysage intérieur.
Mais Xiaoxue 小雪 — Petite Neige fait partie de ces instants très particuliers où la nature révèle quelque chose de plus profond : la séparation du Ciel et de la Terre.
Les anciens le décrivent ainsi :
- le souffle du Ciel (Yang clair) monte et demeure en haut,
- le souffle de la Terre (Yin froid) descend et se concentre en bas,
- le lien entre les deux se relâche : la communication se fait plus rare, plus ténue.
Pour accompagner ce Jieqi dans la série « Du Qi à la note », une seule musique ne suffit plus.
Xiaoxue appelle deux écoutes :
- une musique pour le Ciel,
- une musique pour la Terre et le Qi intérieur.
1. Xiaoxue : un souffle de séparation
Xiǎoxuě est le 20ᵉ des 24 termes solaires, le deuxième de l’hiver.
Il commence lorsque le Soleil atteint 240° de longitude écliptique, autour du 22–23 novembre.
Les textes anciens résument son climat :
« Au milieu du dixième mois, la pluie est saisie par le souffle froid,
c’est pourquoi elle se condense et devient neige.
“Petit” indique que la neige n’est pas encore abondante. »
Les trois hou (périodes de cinq jours) décrivent une fermeture progressive :
- L’arc-en-ciel disparaît : l’humidité lumineuse se fait rare, le ciel se dépouille.
- Le souffle du Ciel monte, celui de la Terre descend : Yang en haut, Yin en bas, la grande dissociation commence.
- La fermeture constitue l’hiver : la vie se retire en profondeur, les échanges se taisent.
Dans le corps, cela devient :
- un haut du corps qui s’éclaircit,
- un bas du corps qui se densifie,
- un Qi qui cesse de se disperser et se recueille.
Pour traduire cela en musique, il nous faut un Ciel sonore et une Terre sonore.
2. Pourquoi une musique pour le Ciel et une autre pour la Terre ?
Pour beaucoup de Jieqi, une seule œuvre suffit : une couleur, un climat, un organe, un mouvement du Qi.
Mais à Xiaoxue (et bientôt à Daxue), l’accent se déplace : le phénomène clé, c’est la dissociation Ciel / Terre.
- Le Ciel garde la lumière, le mouvement, les cristaux de froid en suspension.
- La Terre concentre la chaleur interne, le Yin profond, prépare l’enracinement de l’hiver.
- L’être humain, entre les deux, devient pont respirant :
le souffle se fait plus clair en haut, plus dense en bas.
Une seule musique aurait du mal à rendre ce double mouvement.
C’est pourquoi, pour Xiaoxue, je propose :
- pour le Ciel : The Snow Is Dancing de Debussy, dans une version pour claviers de percussion (xylophone, glockenspiel, vibraphone, marimbas),
- pour la Terre / Qi intérieur : un parcours dans la Música Callada de Mompou (I.1 – I.6 – I.9).
Deux compositeurs, deux époques, deux esthétiques — mais un même travail sur le silence, la neige et le souffle.
3. Le Ciel — Debussy : The Snow Is Dancing
Enfant, neige et Ciel clair
Un peu d’histoire
The Snow Is Dancing est le quatrième mouvement de la suite Children’s Corner, L. 113, composée par Claude Debussy entre 1906 et 1908 et publiée en 1908.
Debussy dédie cette suite à sa petite fille, Claude-Emma, surnommée Chouchou :
« À ma chère petite Chouchou, avec les tendres excuses de son père… »
Les titres des six pièces sont en anglais (Doctor Gradus ad Parnassum, Jimbo’s Lullaby, The Snow Is Dancing, etc.), clin d’œil à la gouvernante anglaise de l’enfant.
The Snow Is Dancing (La neige danse) est donc, à l’origine, une scène d’enfance : une neige fine, vue à travers les yeux d’un enfant, un après-midi d’hiver où l’on reste coincé à l’intérieur pendant que le dehors se couvre de flocons.
La pièce, en fa majeur, est écrite dans un tempo « modérément animé » et se caractérise par des figures de doubles croches très rapides, alternées entre les deux mains, avec de subtils décalages rythmiques et des jeux de nuances extrêmement délicats.
Pourquoi une version pour claviers de percussion ?
Dans la version pour xylophone, glockenspiel, vibraphone et marimbas, la neige de Debussy devient encore plus… céleste.
Les claviers de percussion :
- accentuent la dimension cristalline des notes,
- prolongent légèrement la résonance, comme un cristal de glace qui vibre dans l’air,
- détachent le son du “poids” du piano : la musique ne repose plus sur un meuble en bois, elle flotte.
Les éclats du glockenspiel, les résonances claires du vibraphone, la précision du xylophone transforment chaque note en grain de lumière froide.
On n’entend plus seulement la neige vue d’une fenêtre : on entend la neige dans l’atmosphère, la neige du Ciel.
En regard de Xiaoxue
Musicalement, cette version de The Snow Is Dancing fait entendre plusieurs traits typiquement Xiaoxue :
- Mobilité incessante du motif : le Qi ne se pose pas, il circule en hauteur.
- Registre aigu et timbre brillant : le Yang clair reste en haut, il n’alourdit pas la Terre.
- Absence de véritable ancrage rythmique massif : le sol n’est pas encore saisi, la neige est “petite”.
C’est le souffle du Ciel à Xiaoxue :
une neige qui danse dans l’air plus qu’elle ne recouvre le sol,
un froid qui habite la transparence du ciel,
une clarté froide qui ne descend pas encore jusqu’aux profondeurs.
4. La Terre — Mompou : Música Callada
Une neige intérieure, le Qi qui se recueille
Un peu d’histoire
La Música Callada de Federico Mompou est un cycle de 28 miniatures pour piano, composées entre le début des années 1950 et la fin des années 1960, et publiées en quatre cahiers.
Le titre vient d’un vers de Saint Jean de la Croix (“música callada, soledad sonora” — “musique silencieuse, solitude sonore”). Mompou y voit l’expression de ce qu’il cherche : une musique qui se tait presque, une musique qui ne “fait” pas, mais laisse être.
Il dira de cette œuvre qu’elle contient « l’essentiel de [sa] conception esthétique » : dépouillement, intériorité, lenteur, lumière douce qui ne cherche pas à s’imposer.
C’est une musique tardive, écrite après que Mompou est revenu s’installer à Barcelone, dans une Espagne marquée par la guerre et le retrait, où la vie intérieure devient refuge et ressource.
Pourquoi elle incarne le Qi de la Terre à Xiaoxue
Dans Música Callada, tout est :
- simple en apparence,
- lent,
- souvent à voix réduites,
- entouré de silence.
Ce n’est pas une musique “d’hiver” au sens illustratif, mais une musique de Yin profond :
elle descend, recueille, concentre — exactement le mouvement du Qi à Xiaoxue.
Pour ce Jieqi, je propose un parcours d’écoute dans le premier cahier :
I.1 → I.6 → I.9 (musiques sur YouTube en fin d’article).
I.1 — Franchir le seuil du silence
Première pièce du cycle, très courte, comme un salut à voix basse.
- Quelques accords suspendus.
- Une mélodie suggérée, plus qu’énoncée.
- Beaucoup d’espace entre les sons.
On a le sentiment d’ouvrir une porte sur une pièce très calme : la musique n’est pas encore “installée”, elle apparaît à peine.
En miroir de Xiaoxue :
- les premiers flocons se posent sans transformer encore le paysage,
- la vie ne s’arrête pas, mais elle ralentit imperceptiblement,
- le Qi commence tout juste à se retourner vers l’intérieur.
I.1 est le seuil Yin.
I.6 — Le centre de gravité
La sixième pièce du cahier est comme un cœur battant très lent.
- La mélodie se déplace peu, autour de quelques notes centrales.
- Le rythme est régulier, presque comme une respiration calme.
- L’harmonie progresse par petites inflexions, sans brusquerie.
Tout y invite à descendre :
- vers le bas du corps,
- vers le bas du souffle,
- vers le bas de la conscience.
C’est la musique de la descente du Qi dans le Dan Tian, du Yin qui s’épaissit sans se figer.
En miroir de Xiaoxue :
- la neige commence à tenir au sol,
- les sons du monde s’assourdissent,
- la Terre se charge doucement d’une gravité nouvelle.
I.6 est le moment où l’hiver s’inscrit dans le corps.
I.9 — Lumière pâle dans un Yin stable
La neuvième pièce reste lente, mais sa couleur est plus claire.
- Les intervalles s’ouvrent,
- la tessiture s’élève légèrement,
- la lumière circule, sans déchirer l’obscurité.
Ce n’est plus le début du silence, ni son creux le plus dense : c’est un Yin stable où commence à poindre une lueur intérieure.
En miroir de Xiaoxue :
- le paysage est désormais hivernal,
- mais le ciel n’est pas noir : une blancheur diffuse illumine la neige,
- on pressent, très loin, le futur retournement du cycle.
I.9 est le Yin habité, la neige intérieure qui reflète une clarté discrète.
5. Un rituel d’écoute O2Qi pour Xiaoxue
Pour vivre ce Jieqi par la musique et le souffle, on peut imaginer un petit rituel :
1. Le Ciel — Debussy, The Snow Is Dancing (percussions)
Écoute la pièce en te laissant porter par :
- la fluidité des rythmes,
- le scintillement des timbres,
- la sensation de neige dans l’air.
Laisse ton attention se placer dans la région du visage, du haut de la poitrine, du sommet du crâne :
comme si le souffle montait jusqu’au Ciel sans s’y dissoudre.
2. La Terre — Mompou, Música Callada I.1 – I.6 – I.9
Assieds-toi, les mains posées sur le bas-ventre.
- Pendant I.1, laisse le calme s’installer, comme les premiers flocons au sol.
- Pendant I.6, accompagne chaque phrase d’une expiration lente : ressens le Qi qui descend dans le ventre et le bassin.
- Pendant I.9, habite la pause entre deux respirations : Yin stable, silence lumineux.
Entre ces deux univers sonores, tu ressens dans le corps ce que disent les Anciens :
le Ciel garde le Yang clair en haut,
la Terre recueille le Yin en bas,
et le cœur humain, au milieu, devient instrument :
un lieu où Ciel et Terre peuvent encore se rencontrer.
Conclusion
Xiaoxue n’est pas seulement “un peu de neige en plus” dans le calendrier :
c’est le moment où Ciel et Terre se séparent pour permettre au Yin de se recueillir.
- Avec Debussy, dans la version pour claviers de percussion de The Snow Is Dancing, nous entendons la neige du Ciel : une myriade de flocons sonores, mobiles, brillants, qui n’appartiennent pas encore à la Terre.
- Avec Mompou et ces trois pièces de Música Callada, nous entrons dans la neige intérieure : lente, silencieuse, recueillie, où le Qi descend et se conserve.
Entre ces deux pôles, l’écoute devient pratique :
le son accompagne la respiration,
la respiration accompagne la saison,
et la saison nous enseigne, en silence,
l’art de laisser le Ciel en haut, la Terre en bas,
et de trouver notre juste place entre les deux.
Note sur les interprètes
Debussy – ensemble de xylophones (arr. Aurel Holló)
Pour Debussy, nous avons choisi l’arrangement pour ensemble de xylophones d’Aurel Holló, interprété par l’Amadinda Percussion Group (Budapest, 2005). Le piano debussyste y devient une constellation de petites frappes de bois : chaque note, brève et cristalline, évoque les grains de neige de Xiaoxue qui se posent puis disparaissent. La polyphonie se transforme en mosaïque de points lumineux, portée par une respiration collective, comme un Qi pulsé au sein de l’ensemble.
Mompou – Javier Perianes (piano)
Pour Mompou, nous retenons le pianiste espagnol Javier Perianes, dont le jeu, tout en transparence et en silence, met en valeur la dimension intérieure de Música callada. Chaque note y est comme un souffle retenu, avec un toucher nuancé et des tempi qui laissent résonner l’instrument. Cette façon de « faire entendre le silence entre les notes » rejoint directement le fil Du Qi à la note : le son apparaît, circule et se résorbe comme un mouvement de souffle dans le paysage hivernal de Xiaoxue.




